Petite voix

Je l’entends
qui dévale l’escalier
et qui soudain s’arrête,
haletante, essoufflée, devant
ma porte, et qui à présent
frappe à celle-ci
à coups redoublés. Je l’entends
qui m’appelle aussi.
Une petite voix, tout près
de mon oreille,
voudrait tant que je réponde
à celle que je connais si
bien que d’un pas
hésitant, j’avance
et me ravise aussitôt
et recule, et feins même
de ne plus rien entendre
du tout. J’ai trop peur, ce soir,
de ce qu’elle pourrait
vouloir me dire,
me balancer en pleine
fêlure.

Alors
attendre,
rien d’autre à faire
qu’attendre
qu’à tant
s’arc-bouter
contre mon silence
buté, elle
s’épuise
et renonce à force
et puis
remonte enfin
l’escalier d’autrefois
tout au fond de ma gorge.

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Robert Momeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

88 p – 8 € – couverture : Françoise Lauxéd. Gros textes

 

 

Quelques extraits :

 

Entre Sivergues et Auribeau

Je vois j’entends couler le temps
Il va tout bas il va tout lent
Il est pareil aux herbes mortes
Il s’est fait un très vieux visage
Il est sage il est monotone
Les vieilles pierres lui vont bien
Sur le plateau où il attend
Que l’éternité lui ressemble
Est-ce aujourd’hui est-ce demain
Que l’espoir sera dans ma main
Aussi léger que l’herbe morte
Qu’on a scrupule à rejeter
Elle est si douce elle en frissonne
J’entends je vois couler le temps
Je vois aussi passer le vent
Il va si loin il va devant
Il emporte les herbes mortes
Et patine les vieilles pierres
Il est chez lui sur le plateau
Il a tout le temps qu’il lui faut
Le vent il est comme le temps
Quand on croit qu’il n’y a personne
Il est tapi dans notre dos
Il vit sa vie sur le plateau
Entre Sivergues et Auribeau

 

Rapport de gendarmerie

Le journalier qui était toujours ivre
Il est mort dans le petit bois
Une nuit de juin pleine d’odeurs
Et de bruits légers
Juste avant que les blés ne blondissent

On l’a retrouvé dans le matin frais
Aux jeunes orties et à la bourrache
Confondant son ombre percluse

Et sa vareuse sale
De coutil délavé
Déjà prenait couleur de la fuite du temps

Comme si les grands arbres miséricordieux
Et les bêtes taciturnes
S’étaient entendus pour lui faire accueil
Et le préserver de tout ce qui allait se dire
De lui dans le village

 

Mots et maux

Pour Guillevic

Nous sommes au monde
Mais le monde
N’est pas à nous.
Le poète s’est trompé
Il avait cru bien faire
Bien dire
Mais il a oublié
Les frontières les bornages les clôtures
De bonne foi sans doute
Mais un poète devrait penser à tout
Il n’a pas pensé à ce qu’on peut faire
De ce qu’il a dit
Il a oublié que le monde n’a pas partout
Le même poids la même densité
Et les mots non plus
Et qu’il s’en fait et s’en dit sur la terre entière
A tout moment
Et que la terre entière aurait beaucoup à dire
Sur ce qu’on fait d’elle
Peut-être aussi

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Quelques poèmes dans le dernier n° de Recours au poème

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les poèmes choisis par le comité de lecture figurent désormais (sauf le dernier) dans mon recueil  » Du soleil, sur la pente » paru cette année aux éditions Voix Tissées.

Pour les lire (et peut-être vous donner envie d’aller plus loin), c’est par ici sur le site de Recours au poème (dont le dernier n° ouvre largement ses pages à cette autre forme d’écriture poétique qu’est le slam)

 

 

 

 

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Laurent Bouisset

Cuisine interne

certains poètes jouissent
de ne pas dire « je »
ils disent « on » par exemple
ça les rassure
d’embringuer le voisin
dans leur mélasse

moi
j’essaie d’éviter
ce genre de
kleenex sur l’ego

je l’ai fait quelquefois
je le cache pas
j’ai succombé au début
à ces vieilles combines
je me sentais plus
« modeste »
de faire ça
mes vers étaient comme
« nettoyés »
de leur tripaille
mais j’ai plus l’âge…

je dis « je » et
je parle de moi
je parle des autres également
vus par moi
et de moi vu par l’œil d’un âne

alors bon
si ça pose problème à la sorbonne
ou la bouchère
c’est une bonne chose
ça me régale au petit-déj un désaccord

à faire griller
dans la poêle où crépitent déjà
de sublimes
côtelettes d’ange

et pis voilà… JE parle !

et c’est pas plus
pas moins moi « je »
que « on » c’est vous…

c’est du lard d’humain
de la farce

mon « je » vicieux t’embringue
peut-être même
encore plus que moi

 

inédit

 

Présentation de Laurent sur le site de la revue numérique, animée par Sammy Sapin et Grégoire Damon, Realpolitik. C’est par

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Débat dominical

Un repas, un dimanche,
en famille. On en vient,
à un moment, entre deux verres
et deux bouchées de mots,
à discuter du parcours
de quelques-uns, avec
ces notions qui reviennent
sur le tapis, la nappe,
de réussite, de mérite,
de « quand on veut, on peut »,
ou bien évidemment d’« efforts qui payent »,
au mépris plus ou moins
(surtout plus)
de tous déterminismes
socio-culturels, du hasard, du pot,
de ce que nul, au fond,
tout à fait ne maîtrise.
Et encore une fois,
je constate, à mon grand dam
(une voyelle, une consonne en moins
à ce vocable,
histoire de tenter quand même
de mettre un peu d’eau dans mes vers)
que toutes ces valeurs

défendues, propagées
par l’idéologie dans l’air plombé du temps
qui nous exhorte, à tous niveaux,
à libérer nos forces vives,
à les tendre, à les dépenser
vers ce seul horizon pensable
marchand sonnant et trébuchant
entre les lignes de nos mains,

que, donc,
toutes celles-ci, ma foi,
demeurent bien ancrées
chez la plupart de celles
et ceux qui sont là, rassemblés,
et me sont chers.

Et voilà que, plus qu’une autre fois,
plus fort que moi,
un courant de tristesse
aux éclats de visage
passé brouillon viscéral
en vient à me faire claquer la porte

des mots
si
pauvres,
sans
plumes,
à ce moment-là –

Vague de fond
sur fleur de peau.

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Bernard Bretonnière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

80 p – 12 € – couverture : monotype de Jeanne Frère éd. Les Carnets du Dessert de Lune

 

Un extrait :

 

Mercredi 14 mai

Une fois de plus
je ne me suis pas arrêté
ce matin
au seuil du jardin si fleuri
où s’affairait la vieille dame
que je vois chaque jour
depuis bientôt cinq ans
que nous avons déménagé.
La vieille dame en bottes sur le bord de la route je voudrais
la remercier de nous donner
tant de couleurs de formes
je devrais
m’arrêter et lui dire « merci de vos fleurs madame
et félicitations »
et encore
pourtant méfiant du mot et de la chose :
« vous me donnez chaque jour une leçon de bonheur« .
Une fois de plus
j’ai l’excuse d’être trop pressé
tandis qu’elle prend son temps
désherbant ses rosiers et je-ne-sais-quoi
de beau
de souriant
qui m’aident à supporter les bassesses du monde.

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Ardoise

 

Bas ciel d’ardoise
au fond duquel s’écrit
l’ennui
en caractères
humides.

Assemblé, dé-
sassemblé,
autant là par le vent
qu’en amont par le souffle
court de l’enfance
aux mornes
odeurs d’attente
et de buée dans les vitres,

cet alphabet –

si souris grise
indélogeable de sa plinthe –

comment aurais-je pu
vraiment ne pas
le déchiffrer, le savoir même
par cœur ?

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Chronique dans Perluète – revue littéraire de Normandie Livre & Lecture

Daniel Collin photo

Photo (détail) de Daniel-Claude Collin (le Chroniqueur)

 

Pour découvrir sa note de lecture, je vous invite à aller sur le site de la revue Perluète, juste ici

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Après désossage

Il y a peu, j’ai lu
un recueil de poèmes
pas très, très… 35 pages
qu’elle pesait, la bête.
Mais, après désossage,
peu de chair, peu de grâce
et surtout du gras, beurk,
sur mes doigts, dans ma bouche !
Ah ! que je fus déçu !
en dépit d’une 4ème
attrayante, alléchante, comme
préparée aux petits oignons !
Et je me vois encore,
sitôt celui-là refermé,
en dévorer un autre
pour oublier très vite
cette impression pénible
au plus haut point –
que je ne souhaite
à personne – cette impression

de ventre creux

à l’âme.

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Autant dire

Autant dire que la nuit…

Quelques ronds, piétinements et taffes,
l’esprit loin parti, je rentre
chez moi avec ce début
de quelque chose qui bulle,
me brûle les lèvres,
me tend une perche,

et autant dire que je cède –
sans trop me faire prier –
à cet appel vague
et saute en deçà,
sur la grève des phonèmes,
;;;;et au-delà alors,

autant dire que la nuit
ne peut être à coup sûr qu’une page
infinie où chaque étoile
qui vient y jeter l’ancre
donne à voir, en une langue
inconnue – mais si intelligible –
des années-lumière de poèmes

;;;;;portés disparus

avant même d’être écrits.

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