Elisabeth Alleaume / David Lemaresquier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

160 p – 10 € – éd. le Cercle et le Carré 

Un recueil composé à quatre mains sans que l’on sache qui a écrit quoi. Des poèmes rimés ou non, des vers amples, des vers courts, des poèmes en prose, des sortes de dialogue, de chansons, des réflexions… Bref, un volume riche et varié, plein de nuances, comme la vie qui va (ou pas). En voici quelques exemples :

 

Le manège

Parfois
J’ai l’impression de conduire ma vie
Comme un enfant pilote
Une petite voiture dans un manège
Ça tourne en rond tout ça
Ou presque
Une farandole de têtes
Souriantes, grimaçantes, lassées
Le paysage
Se répète inlassablement

Parfois
J’ai l’impression de conduire ma vie
Comme le spectateur d’un manège
Ça donne le tournis tout ça
Ou presque
Lassé, grimaçant, je souris
Simplement
Et je me contente

 

Des exemples

– Tu as des exemples ?
– Ben, je crois pas. Pas dans le monde réel.
– Donc ça n’existe pas.
– C’est à peu près ça. Disons que c’est comme un
voyage bienheureux pour aller mieux et qu’on ne
ferait pas avec nos jambes, nos moteurs, nos
véhicules.
– Un peu bizarre ton truc.
– Voilà. C’est quand on commence à voir du bizarre,
de l’euphorie. Quelque chose qui nous améliore
mais qu’il faut imposer.
Ce qui n’est pas sous nos yeux. Ça ressemble à
l’activité cérébrale. Ce qui bouillonne.
– J’aime pas ça.
– C’est normal. T’inquiète. Personne s’y colle.
– Ben autant pas en parler.
– Ah ? … T’as peut-être raison. On va rien changer.
C’est plus sûr.

 

La vie

La vie
c’est la buée
sur le miroir
de la salle de bain.

 

Soleil couchant

Il y a
les murs qui tombent,
les phrases de mon père
l’entièreté de ma mère.
Qu’ils soient grands ou petits,
les endroits où nous sommes
conservent la sève et les racines.
A l’intérieur.

Il y a
toute cette force abyssale,
irréelle, des anciens qui ont mené chemin
et qui est venue se loger
dans le fond des tiroirs.
Leurs rituels oubliés pour ponctuer notre histoire.
Tu fais ou tu ne fais pas mais le pain est sur la
planche.

Il y a
de ces matins de ces midis de ces soirs
une âme désormais qui se souvient du chantier,
des parpaings qu’ils montèrent pour
rester bien au chaud,
une santé sans plaie
sans risque de corps étranger.

Il y a depuis,
la peur sournoise
d’un terrain modifié,
les balancements réguliers
d’un doute ou d’une perte
les trajets qui sont déviés
et les voies de délestage.

Il y a
la figure qui te regarde en face,
celle qui avait toutes les réponses
quand tu étais enfant,
et qui t’offre un matin
à son éclat d’automne,
ses rides encyclopédiques.

Il y a
dans le soleil couchant,
les peintures de mon père,
la cuisine de ma mère,
leurs yeux toujours présents
directs sans ambages,
la sagesse
qui s’abat sur les crêtes.

Il y a la vie qui passe et ce qui reste.
La mémoire.

 

 

 

 

 

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Jean-Louis Peyre

 

 

 

 

 

 

 

 

52 p – 6 € – éd. Gros textes

Illustration de couverture : Van Gogh, terrasse de café (1888)

 

Extraits :

 

Cheminant silencieux

 

Cheminant silencieux

Je flatte l’encolure des jours

Heureux d’être encore là

Je me suis perdu dans tant de vertiges

Un pas de côté et ce sera l’automne

Et fondra ce peu d’avance sur la terre

Une voix peut-être pourrait chasser cette nuit

Un sentier trouant le silence

 

Le ressac

 

Je suis comme le sable

Silence et sommeil

Si la mer ne lui prêtait pas un peu de son

crissement

Le vent disperse le grain de mes années

Je guette le ressac des mots

Quelques rêves marins

Pour reconstituer provisoirement

En souvenirs humides

Un peu de ce que je fus

 

 

 

 

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Jean-Christophe Belleveaux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

non paginé – 12 € – Jacques Flament Editions – collection Paroles de poètes

 

Quelques extraits :

 

un homme
est-ce le même à chaque fois ?
gigote bizarrement
matelas, draps sales
puis il voit
son visage
au miroir taché
se peigne-t-il ?
il ouvrira plutôt
un roman policier
ne pas sortir, effleurer un poème
de Ted Hughes,
boire du café à l’excès

*

un homme
bute
sur l’avenir
que peut-on prévoir
mon amour
des étoiles, de leur couleur
que peut-on savoir du désir ?

l’homme trébuche
cerné par des flaques
d’encre ou de sang ou de vide
il ne sait
quelle case cocher

*

l’homme lambine
c’est vite et bien dit
(sur le parquet
les moutons s’agglutinent)

panique
en pointillés
terrain miné
on ne sait traverser

rien n’a lieu
mais les choses se désagrègent

l’homme regarde l’heure
une bouteille de vin
il attend

un homme
l’homme
qu’effacerait un coup de gomme

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A l’index (n°40)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

176 p – 18 € – revue animée par Jean-Claude Tardif 

Le site de la revue, juste ici

 

 

Extraits :

 

Vous écrire

Je n’ai rien voulu, que ce bleu.
Le bleu, le vent. Et vous écrire.
Etre sûre que vous avez existé.

Qu’avez-vous encore de vivant en vous
De tout ce silence du corps,
De ces jours qui avaient le goût du Temps ?

Je veux croire que vous écrire renoue avec ce rayon noir, dans le temps épars.

Et c’est mourir un peu, que de penser à vous.

C’est mourir un peu
Et c’est vivre
Comme on se baigne en une eau claire
Ou comme une respiration profonde après la peur,

Et c’est encore mourir
Que de vous oublier.

Où avez-vous passé ces heures depuis l’envol ?
Quel est le goût du temps
Chez vous,
Tandis que je vous écris,
– Tandis que ce n’est toujours qu’à vous que j’écris ?
Le ciel libre que vous aimez,
Le bleu d’ici,
Se tend vers vous et vous regarde.
– Le ciel exulte dans l’agonie du vent.

Cathy Jurado

 

Poème

;;;;;De la fenêtre de ce bureau où je m’ennuie, je surplombe, entre autres, une courette. Dans celle-ci, un grand désordre, des tas d’ordures, des briques, des gravats ; des lattes de bois et des piquets de fer, appuyés à un mur. Poussé par le vent qui tourbillonne dans cet étroit espace, une boîte de carton glisse sur le sol cimenté. Elle se dirige vers un moineau, picorant là. A son approche il s’élève, la survole, la suit. Elle s’arrête, il s’y pose. Elle repart, il y reste agrippé, battant des ailes par courts instants, pour assurer son équilibre sans doute. Elle s’immobilise encore, il la quitte et se pose auprès, trottinant. Elle est mue à nouveau, il se précipite et derechef se juche dessus. Incontestablement il joue avec cette boîte. C’est un moineau qui joue au petit train.

Robert Momeux

 

 

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Ou serait-ce autre chose ?

Portfolio comprenant 25 folios, format 15 x 21 cm, imprimé sur papier dessin 200 g et couverture en papier aquarelle 325 g – 23 € – Christophe Chomant Editeur

4ème de couverture :

Une image

… et le poème qu’elle a engendré :

poème Ou serait-ce autre chose

 

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Petite histoire dans la grande

Je te reprends là
où tu m’as laissé.

Intact est ton visage
avec ses rides
régénérées sans cesse
par les doigts de la marée
et cette musique du vent
prompte à flatter, démente,
peaux nues, drapeaux et voiles.
Aussi, as-tu toujours
ce remous communicatif
qui fait la joie miroitante et simple
des bateaux, des enfants
et de ceux qui le sont restés.
Et puis, fidèle à toi-même,
tu n’en finis pas
d’être volage
pour tromper l’ennui
et l’éternité, ;;;;;à l’image,
à la faveur bleu ciel
de ces cerfs-volants qui ne tiennent
qu’à un fil;;;;;;;;
tous les chevaux de ma rêverie –
O bienheureuses
les courbes légendaires
des sirènes
et les lèvres voraces
des rivages
et des phares,
et des rochers ;;;à fleur de sel
de ta peau d’algue et d’écume ! –
Mais, pour autant,

toi qui me reprends ici
où je t’ai laissé,

te souviendras-tu jamais
de moi
quand je ne serai plus ?

;;;;[ressac ad libitum]

 

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Scie fantasque

Oh ! qu’ils sont chers les trains manqués
Où j’ai passé ma vie à faillir m’embarquer !…

Jules Laforgue

 

Si au moins
elle voulait bien –
songe-t-il –
suivre le chemin, là-bas,
qui houle et tremble
sous le poids de l’ombre
et mène, dit-on,
;;;;;plus haut,
;;;;;plus beau,
;;;;;tout près,
;;;;;au bord …
où, plus fort,
le vent tourne
et la tête
;;;;;avec.

Si seulement
elle savait
se montrer moins
prudente
face à tout ce désir
;;;;;qui monte
;;;;;en meute
;;;;;en eux ;
si seulement
elle osait enfin
se laisser hâler
par les jeux
de lumière et griser
à gravir légère avec lui
toutes les pentes,

et surtout –
;;;;;crie-t-il
;;;;;tout bas –
les plus ardentes
autant que les plus douces.

Ah ! mais voilà,
si au moins,
si seulement,
si …

;;;;;et puis
;;;;;non !

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Jean-Pierre Georges

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

144 p – éd. le Dé Bleu  (1984)

 

Quelques extraits :

 

La chaleur pour les géraniums rouges
le vent d’est pour le peuplier tremble
cette lumière pour un frisson de l’onde
l’hirondelle pour l’oeil extatique
la difficulté de dire pour moi.

*

Tu voulais jouir debout et nue dans
les fougères malgré les taons
non loin du goudron fondant
des bicyclettes neuves
Tu prétendais n’aimer que l’été
et que l’amour et Il y avait l’été
le ciel la terre l’ombre et le feu
Tu commençais à respirer très fort
j’avais sur la nuque, chauffée au rouge
l’épée de midi.

*

Un arbre fleurit dans un chantier
un rouge-gorge découvre une pelle mécanique
tiédeur, soleil presque couchant
ce que la beauté est têtue
On fait le grand tour par l’île
la fillette dit en sautant :
il faut marcher que sur les pierres
Un banc rouge finit par recueillir
les paroles qui n’ont pas grand sens
les plus précieuses.

*

Il rôde entre les livres, le regard malsain
Détournerait-il aujourd’hui quelque poète
mineur, quelque penseur hâve
peu plausible : la chair des livres ne tournoie
plus comme avant ; trop de volumes dans cet
appartement. Mais peut-être se construit-il
des murs en papier à défaut d’édifier plus
solidement. Mauvais signe il ne s’adresse
plus à sa chatte qu’à l’imparfait.

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Locomotive

(leitmotiv)

 

Et ce
joli train
que tu voudrais chasser
de tes pensées
par la voie féérique
des mots ;

et ce,
sachant bien
qu’il peut en cacher
tant d’autres
ayant la taille fine
de tes feux de faiblesse.

Et ce
joli train
qui revient sans cesse,
à fond d’étreinte,
en ton cerveau
pas sage,

passible
de fous points
de suspension.

 

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Cathy KO

72 p – 7 € – éd. Gros Textes

 

Extrait :

 

Dis-moi maîtresse
Si j’écoute tout ce que tu dis
Si j’apprends mes leçons
Si je reste bien tranquille
Si je ne me balance pas
sur ma chaise

Aurai-je moi aussi ma place
dans le monde des grands ?

Dis-moi maîtresse
Si j’arrive à taire mes rêves,
mes problèmes, mes envies
alors qu’en moi des injustices
saignent

Aurai-je moi aussi ma place
dans le monde des grands ?

[…]

Dis-moi maîtresse
Si j’apprends à avoir peur
de mes frères
A ne jamais parler à un inconnu
A marcher tranquillement dans
la rue sous des caméras qui filment
le moindre de mes gestes

Aurais-je moi aussi ma place
dans le monde des grands ?

Dis-moi maîtresse
Si j’accepte que l’on ferme
des bibliothèques,
des classes, des écoles,
des unions sportives,
des maisons pour tous
ou des centres aérés

sous prétexte de crise financière
alors que 1 % des hommes
détiennent 50 % des richesses ?

Aurai-je moi aussi ma place
dans le monde des grands ?

 

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