Hors-piste

Effet de neige à Louveciennes (1874) – Alfred Sisley

Plus que lent
	     l’air,
tissé par Debussy,
dont on peut suivre le dessin
feutré et fin
que laissent là
	des pas
	sur la neige
et sous les doigts
sobrement coloristes
de la pianiste à l’oeuvre … Oh,

plus que lent
	     l’air
où celle-ci
aime à se perdre –
entre chaque flocon de notes
tout léger d’ombres tristes –
dans cela que sans mal
on imagine même
comme tout droit
	sorti,
	scintillant, d’une toile

de Monet      ou bien de Sisley.




Publié dans En tous sens | Laisser un commentaire

Christian Bulting

92 p – 8 € – éd. Gros Textes

illustration de couverture : Jean A. Lanoë

   Un extrait :


Une nouvelle fois mettre des mots entre la mort et moi
Parce qu'il y a cette vie cette vie-là ici et maintenant
Qu'après on ne sait pas ce serait la cerise sur le gâteau
La divine surprise l'imprévu de dernière minute
Le nanan la pomme d'amour la barbe à papa
De la fête foraine si grosse si blanche que l'on tient
Au bout d'un bâton émerveillé comme on tiendrait un soleil
Dans la main que l'on pourrait déguster par petites becquées
Un tel cadeau est-il possible une telle succulence
Dans la gorge et qui coule au long de l'intérieur de soi
Ruissellement de douceur de bonheur de vivre
Sur cette terre ce terre-plein où la fête bat son plein
Chant des autos tampons des chansons balancées sur la piste
Des bouffées de musique qui tournent la tête
Le coeur dont on voudrait partager l'effusion
Avec celle qui viendra mais viendra-t-elle qui sera-t-elle
En savoir plus sur cette vie qu'on pressent devant soi
Dont on ne voudrait pas qu'elle ressemble à celles-là
Qui vous entourent vous cernent vous amenuisent
Une vie dans laquelle il y aurait autre chose que
Quelque chose qui ressemblerait à cette succulence
Qui vous laisserait incrédule ébahi abasourdi
De joie qui vous ferait tenir dans le terne dans le gris
Autour duquel le monde l'existence s'agencerait
Jusqu'au bout jusqu'à ce que la machine cale
Définitivement
Publié dans Mots rencontrés | Tagué | Laisser un commentaire

A deux pas d’une rivière

Ainsi,

ce n’était pas une légende,
cette histoire macabre
qu’on murmurait,
ici ou là, et davantage à l’heure
où l’enfant, enfoui sous son oreiller,
remuait et remâchait ses ombres ;

ce n’était pas non plus un conte,
cette histoire funèbre
qui revenait de temps à autre,
par bribes fantômesques,
au beau milieu des rires
et des méandres des mémoires ;

ni le moins du monde une fable,
cette histoire étrange et sanglante
qui serpentait, qui feu follait,
par les rues et ruelles
jusqu’au plus profond des lits et des rêves,
et qu’à présent je livre et laisse

	à tout libre cours ...

Publié dans En tous sens | Laisser un commentaire

Alain Boudet

Alain Boudet, grand passeur de poésie, notamment créateur des éditions Donner à Voir, nous a quitté tout récemment…

Voici un extrait d’un de ses livres paru en 2020 :

Marcheur

Celui qui flâne
dans les remous de la rue

Celui qui vague et divague
apprend des murs et de son coeur
battant au rythme de ses pas

Marcher marcher
est un voyage

Marcher marcher
est un exil

C'est avancer au gré du vent
au gré des rumeurs de la ville
qui nous porte autant qu'elle nous perd

Celui qui sait lever la tête
découvre des mots et des mots
cris et complaintes 
chants et sourires

Celui qui ose la rencontre
du quotidien dans la lumière
de ses secrets de ses échos
peut grappiller les mots des jours
les mots des gens les mots des joies
pour faire moisson du poème
et s'agrandir...


Publié dans Mots rencontrés | 4 commentaires

Drapeau jaune

                           Lège-Cap-Ferret




Dunes blanches,
		dunes grises –
Par-dessus le vent surfe,
à la recherche
de la meilleure vague
à prendre et chevaucher
entre ciel et mer.

Dunes blanches,
		dunes grises :
Elles, un peu
comme d’onctueuses touches
sur lesquelles pianote,
à perte de nues,
obstinément	la pluie.

     Ici, à dire vrai,
il n’est aujourd’hui que la ligne
d’horizon qui demeure encore –
par fidélité au
principe qui la meut –
insensible à l’air
		   maussade

que les gouttes jouent
    et donnent
à nous autres qui sommes
emportés soudain par le vague
de nos pensées couleur	   carte postale.
Publié dans En tous sens | 6 commentaires

Cesare Pavese

312 p – collection Poésie/Gallimard

Extraits :


            Rencontre

Ces dures collines qui ont façonné mon corps
et qui ébranlent en lui autant de souvenirs,
m'ont fait entrevoir le prodige de cette femme
qui ne sait que je la vis sans réussir à la comprendre.

Un soir, je l'ai rencontrée : tache plus claire
sous les étoiles incertaines, dans la brume d'été.
Le parfum des collines flottait tout autour
plus profond que l'ombre et soudain une voix résonna
qu'on eût dit surgit de ces collines, voix plus nette
et plus âpre à la fois, une voix de saisons oubliées.

Quelquefois je la vois, elle vit devant mes yeux,
définie, immuable, tel un souvenir.
Jamais je n'ai pu la saisir : sa réalité
chaque fois m'échappe et m'emporte au loin.
Je ne sais si elle est belle. Elle est jeune entre les femmes :
lorsque je pense à elle, un lointain souvenir
d'une enfance vécue parmi ces collines, me surprend
tellement elle est jeune. Elle ressemble au matin. Ses
   yeux me suggèrent
tous les ciels lointains de ces matins anciens.
Et son regard enferme un tenace dessein : la plus nette
   lumière
que sur ces collines l'aube ait jamais connue.

Je l'ai créée du fond de toutes les choses
qui me sont le plus chères sans réussir à la comprendre.

                           1932 - Travailler fatigue




      Paysage


Bien souvent au matin, sur la glace de l'eau
une barque remonte, toute de jupons clairs.
La maigre colline étendue dans la brume
du soleil est encore nue et se drape de verte
puberté, comme d'un voile. La barque maladroite
a parfois des sursauts où l'écume blanchit.

Les filles dans l'effort entremêlent leurs bras
et parlent par saccades. "Vous allez voir comment
le soleil fait bronzer." Leurs épaules sont nues dans le
  vent.
La colline de rouille sourit dans le ciel.
Les filles la regardent par saccades.La terre
a la couleur qu'auront au grand ciel de l'été
les épaules et les hanches cachées sous les jupons.

Des nuages fleuris parsèment les coteaux
sur le miroir de l'eau. Les filles accroupies
jettent un coup d'oeil rapide à leurs cheveux défaits
dans l'eau. L'une d'elle toute seule
sourit à son visage. Une autre brusquement
éponge la brûlante sueur qui a le goût de rosée.

A un sursaut plus fort, elles lâchent les rames
et la barque clapote. "Vous allez voir comment
le soleil fait bronzer."Les clairs jupons retombent
en découvrant les jambes. Certaines ne quittent plus des
  yeux
la belle colline où le soleil dissipe
la rosée et bientôt remplira tout le ciel.


                         1938 - Vers épars





A revoir ou découvrir le n°que lui consacra le journaliste et écrivain Bernard Rapp dans son émission Un siècle d'écrivains

A écouter également la mise en musique d'un de ses poèmes par Léo Ferré, juste ici

Publié dans Mots rencontrés | 2 commentaires

Tournis

                       Lège-Cap-Ferret



Ce vaste,
ce formidable,
ce bruit énorme
des vagues –
qui devant nous s’élèvent
et retombent sans trêve –
te donne (dis-tu) le tournis –
	un mot
qui te vient comme ça,
voile tendue d’émoi,
sans forcer le courant,
et dont sans délai je dérobe
l’outrance	océane
et l’étire, et la porte –
toute vacillante de bleu et d’or –
loin, à travers les pins, jusqu’à la pointe d’un cap,

tandis qu’hâlés –
alléluia ! –
mille et un corps de fée à la ronde
viennent par houle
	user fiévreusement mon point de vue.

Publié dans En tous sens | 2 commentaires

Ressac

Rochers de granit rose,
hortensias, bruyères, couronnent
l’Anse du Brick – 
C’est ainsi qu’on la nomme
et qu’un jeu de mots passe
facilement par là
(avec un fauve air de Bretagne
entre les bruits des vagues)
et puis en casse
plein nos grands yeux,
tant et si bien 
	que des étoiles
d’émerveillement viennent
	y surnager
aussi loin qu’ils peuvent plonger …

Mais déjà l’heure de partir.
Promesse est faite alors
	à toutes
	et tous
d’y revenir jamais,
en vue de prolonger (peut-être)
ce fort doux bleu ressac
que font désormais toutes
ces images frêles au fond de nous.
Publié dans En tous sens | 2 commentaires

Coup de soleil n°112

40 p – 9 € – adresse postale de la revue : Coup de soleil – Michel Dunand – 12 avenue de Trésum – Annecy

Au sommaire de ce n° :

Poèmes de Chantal Dupuy-Dunier – Pierre Mironer – Mary Newcomer – Patricia Castex Menier – Chroniques de Michel Dunand – Jean-Paul Gavard-Perret – Jean-Daniel Robert – Gérard Paris – Michel Ménaché – Georges Cathalo

Extraits :

Les chats rentrent chez moi tous les jours.
Les fourmis arrivent au printemps.
Les araignées à l'automne,
le soleil l'après-midi,
la pluie avec le vent de l'ouest.
Pourtant, je vis seule.
Mais tout ce petit monde
veut me prouver le contraire.


                            Mary Newcomer




Tout
s'ouvre.
Un parfum, un son, le geste d'une vague,
le goût d'un mot entre les lèvres,
l'appui de l'écorce sous la paume.
Ne pas aller plus loin, nous y sommes déjà.



                           Patricia Castex Menier
Publié dans Mots rencontrés | Tagué , | Laisser un commentaire

WAM ! n°2

72 p – 10 € ( 4 n° : 38 € ) – Pour commander : Robert Roman* – 7, rue des gardénias – 31100 Toulouse (chèque à l’ordre de Robert Roman)

Au sommaire de ce  n° : Myriam Oh - Abderrahman Benojja - Eric Barbier - Vincent Galois - Laurent Bouisset - Pascal Ulrich - Antoine Dhoury - Roger Lahu - Christophe Petchanatz - Philippe Pissier - Patrice Blanc - Eric Dejaeger - Didier Trumeau -  Matt Mahlen

Avec des images de Walter Jagueneau, Matt Mahlen, Milène Tournier et Pascal Lenoir


      Extraits :

La poésie sort de la bouche des enfants.
A la limite, des ondulations de la queue du chat.
La poésie est dans la forêt ou la rue.
A la rigueur, dans les allées de la supérette du quartier.
La poésie, ce n'est pas la fille qu'on croit.
Les enfants les chats ne sont pas faciles.
La forêt la rue ne sont pas faciles.
Ils luttent de toutes leurs forces pour rester ce qu'ils sont.
Dans nos illusions d'optique.
Il en faut de la force pour mêler instinct de survie et foi.
Il en faut du coeur pour dire oui avec la tête en voyage.
Enfants chats forêts rue : même combats.
La poésie, ce n'est pas l'illumination qu'on croit.
Des fois, on la siffle et elle jaillit.
Des fois, on sacrifie une vie ; elle glousse.
Poésie qui rit à moitié dans le lit de qui saura la sentir.
Des fois, les poètes déglinguent tout ce qui tenait bon.
Sans eux.
La poésie sort de la couche qu'on tient.
Voilà.

                           Myriam Oh





Chien


comme un chien errant
je me débats
avec mon os de vie
sans laisse, collier, ni aucune
sorte de niche
particulière
je ne sais plus
dans quelle direction
aboyer
alors je lape
lentement
l'eau
dans l'écuelle
d'un nuage


                   Vincent Galois

*directeur également des éditions du contentieux dont le blog se trouve ici

Publié dans En tous sens, Mots rencontrés | Tagué | 2 commentaires